La traversée des Vosges : ma première grande randonnée

 

En juillet 2018 je me lance dans ma première grande randonnée : la Traversée des Vosges. De Saverne à Evette-Salbert je suivrais le GR5 sur 275 km. Cet été-là je souhaite partir à la rencontre de l’aventurier qui vit en moi.

 

 

 

La grandeur des petits débuts

Au début de l’été 2018 j’ai pris un train depuis Paris Gare de l’Est pour Strasbourg afin d’aller randonner dans les Vosges. Le voyage est quelque chose que je connaissais bien, mais la randonnée, pas le moins du monde. Je n’avais jamais vécu ce genre d’aventures, un petit pas de plus vers l’inconnu.  Dans le train mon carnet aux pages jusque-là encore blanches a accueilli ces premiers mots :

“Le départ, rupture de l’ivresse hivernale de l’esprit trop longtemps asservi, prend l’homme et l’emmène. Il s’impose comme une nécessité à tous ceux qui depuis trop longtemps regardent la beauté de ce monde d’un peu trop loin. En tout cas moi, à mesure que le train frappe le fer, je m’en approche.”

Une fois arrivé à Strasbourg j’ai pris un TER en direction de Saverne, mon point de départ. Depuis la gare de Saverne les montagnes ne se laissent pas entrevoir immédiatement. Il faut s’engager un peu, se lancer à la recherche de quelques balises de la FFRandonnée, puis après quelques dizaines de minutes de recherche je me trouve récompensé. Elles sont là, les montagnes que j’ai tant de fois imaginées. Je réalise que pour la première fois en 19 années, ce soir personne ne m’attend. Je n’aurais pour seul refuge que ma tente Décathlon premier prix.

 

 

Je m’engage sur le GR et avance tranquillement. Au début le poids du sac me paraît être une chose à laquelle je ne m’accoutumerais jamais, mais après des heures passées l’un contre l’autre nous finirons par nous apprécier. La première journée est pleine d’émerveillement, de splendides châteaux, sentiers et forêts. Malheureusement en ce début de première soirée sur le GR, alors que j’étais à la recherche du refuge de Dabo, je me suis perdu. Je m’étais promis de tout faire pour trouver un refuge pour cette première nuit car la forêt n’était pas quelque chose que j’avais alors apprivoisée. Malheureusement je voyais la nuit se rapprocher, et j’étais toujours en pleine forêt. Lorsque vers 20h j’ai réalisé que j’étais perdu, le stress, qui progressivement se rapprochait au même rythme que la nuit, a définitivement eu raison de moi. Heureusement après un quart d’heure d’hésitation à avancer ou reculer pour retrouver mon chemin, une voiture s’est engagée sur le sentier où je me trouvais. Je me suis alors lancé devant ses phares et j’ai demandé au conducteur de m’emmener à ce refuge. Il m’a indiqué le chemin, je n’avais apparemment que quelques mètres à faire, mais par peur de me perdre à nouveau j’ai insisté pour qu’il m’y emmène. Je suis monté, la voiture a alors fait une marche arrière de 300 mètres jusqu’à un carrefour entre plusieurs sentiers de forêt, et à l’angle se trouvait le refuge. Je m’étais épris de panique à quelques mètres du refuge, mais étant sur un sentier en contrebas je ne l’avais pas vu. La leçon que me laisse cette première journée est d’apprendre à mieux lire la forêt, être “perdu” à 300 mètres d’un refuge, quelle ironie du sort. Cette nuit se passe alors normalement. Ce que mon topoguide m’indiquait comme un refuge n’en était en fait plus un. Il s’agissait désormais d’une sorte de centre de vacances pour jeune. Ne voyant personne, je poussai la grille d’entrée qui était rabattu mais non verrouillée, et j’entrai. J’ai alors posé ma tente face à ce bâtiment que je croyais être un refuge fermé. Une heure après mon entré est arrivé un groupe de jeune revenant d’une journée dans les bois, ils m’ont invité à rester pour la nuit et mon même laisser prendre une douche. J’ai eu le droit à des couverts pour manger ma conserve cuite au réchaud. Quelle extase je découvris dans les petites choses. C’était à mes yeux la grandeur des petits débuts !

À mesure que les jours passaient, je me baladais dans la forêt tout en apprenant à lire les cartes, à trouver les balises et à me faire confiance. À la fin du troisième jour j’arrivai en début de soirée à Urmatt dans l’objectif d’y passer la nuit. Trouver une clairière en lisière de la forêt me semblait être l’idéal. À nouveau pris par la nuit qui arrive toujours trop vite, j’arrivai trop tard à Urmatt et les commerces étaient déjà fermés. Je n’avais pas anticipé cet imprévu, cette erreur me laissait sans nourriture. Après 20 km de marche ne pas manger me parut inenvisageable, donc je me décidai à toquer à quelques portes. Une dame me donnera une boîte de thon et de maïs accompagné d’une pomme, je ne sais comment la remercier. Je marche désormais en direction de la sortie du village pour trouver ma clairière lorsque je croise un autre randonneur qui m’indique aller dans la direction opposée à la mienne. Cependant il me dit aussi avoir vu un groupe de randonneur dans un restaurant au bout de la rue. Je m’y rends. Cette journée se termina finalement par une assiette de charcuterie, de la glace, et surtout la rencontre de trois autres randonneurs.  Nous passerons la nuit ensemble dans une clairière et le lendemain, les deux jeunes acolytes d’une trentaine d’années, amis depuis des années, prendront un autre chemin que le miens et irons en direction de Sélestat où leur randonnée prend fin. Mais le troisième, Alex un baroudeur quadragénaire, restera à mes côtés pour un petit moment. À ce moment-là je ne le sais pas encore mais Alex et moi ferons ensemble 100 km de GR jusqu’à Ribeauvillé.

 

 

Alex, une belle rencontre

Alex m’apprendra énormément d’astuces, me tiendra compagnie pendant une semaine, et me réconfortera plus d’une fois lorsque mes ampoules me faisaient envisager de rentrer à Paris. En même temps quelle idée de partir avec des chaussures neuves … ? Nous avions nos habitudes durant ces 100 km. Lors des pauses on mettait le sac au sol, on s’allongeait dessus et on dégainait les cigarettes. Et le soir lorsqu’on arrivait à la fin d’une étape nous redescendions dans la vallée pour la bière quotidienne dans le village du coin. Ensuite on demandait aux habitants de nous indiquer un terrain où dormir.

 

 

Après une semaine de marche côte à côte, nous savions que notre arrivé à Ribeauvillé signifiait la fin de l’aventure ensemble. Alex retrouvait des amis le lendemain avec qui il continuerait de marcher quelques jours. De plus, les derniers jours avant notre séparation lorsqu’il me voyait triste à l’idée de le quitter, il insistait sur le fait que je devais me retrouver seul sur le GR et que j’apprenne par moi-même.

Une fois la nuit passée ensemble à Ribeauvillé, il fut temps de se dire au revoir. Le lendemain, à nouveau seul, je décidai d’aller réfléchir à mon itinéraire autour du “Petit déjeuner du chevalier” que propose une boulangerie dans la rue principale de Ribeauvillé. Las des sentiers forestiers, je souhaitais changer un peu, de plus des villageois me conseillèrent à plusieurs reprises d’aller voir les villages tels typiques du coin tel que Kaysersberg et Riquewihr se trouvant sur la route des vins. Je pris alors la décision de sortir du GR pour quelques jours et de suivre le chemin de Saint Jacques de Compostelle qui passe par la route des vins à la rencontre des villages alsaciens cachés au milieu des vignes. C’est peut-être la plus belle partie de mon aventure. Je me souviens qu’après ce petit déjeuner le chevalier que je fus termina à faire la sieste entre deux rangées de vignes, le ventre en plein soleil. J’ai suivi cette route trois jours.

 

 

Un soir vers Labaroche j’ai demandé à une dame de l’eau et son autorisation pour poser ma tente dans son jardin, requête qu’elle accepta. Ma petite maison était ouverte en direction de la maison voisine et pendant que je me cuisinais un cassoulet au réchaud les voisins vinrent fumer leurs cigarettes face à ma tente.  Nous avons discuté et ils ont clôturé la discussion en me proposant de l’eau et des pêches en guise de dessert. Quelle bonté dans cette région, décidément tout concourt à mettre de belles personnes sur mon chemin !

 

 

Après quelques jours de marche j’arrivai à Metzeral, point à partir duquel je pu retrouver le GR qui continuait en direction du Schweisel (1271 mètres) sur la route des Crêtes. Arrivé au sommet du Schweisel après une matinée d’effort, alors que j’étais en train de partir, je me retournais quand j’aperçu quelqu’un avec ce que moi et Alex avions l’habitude d’appeler “une capote de sac” orange. Il s’agit du sur-sac de protection contre la pluie qui est toujours d’une couleur flashy. Les personnes étant à ce moment-là avec Alex lui dirent : “regarde au loin il y a ton petit frère avec le même sur-sac orange fluo”. On avait la même capote de sac … Par pur hasard, alors que l’on s’était quittés à plusieurs dizaines de kilomètres de là quatre jours auparavant, et que nous avions pris des chemins différents (lui la route des Crêtes et moi celle des vins) nous nous retrouvions ici sur ce sommet. L’émotion fut forte, les retrouvailles touchantes. On s’est retrouvé aux environs de midi, donc on s’est tous mis à faire fonctionner nos réchauds et nous nous sommes raconté nos péripéties des derniers jours autour d’un repas. Alex avait quitté les amis qui l’avaient rejoint à Ribeauvillé depuis quelques temps et il avait depuis rencontré d’autres randonneurs. J’ai marché avec ce joli groupe le reste de la journée et passé une magnifique nuit sur une crête à 1200 mètres. Ce soir-là nous étions tous excités car nous étions face à un coucher de soleil resplendissant et nous savions que le lendemain nous attendait le Grand Ballon, point culminant des Vosges à 1424m. J’ai profité de ma plus belle nuit dans ces montagnes en écoutant ce que la brise du soir dans les hauteurs des crêtes me donne envie d’appeler le chant de la montagne. J’écrivis alors dans mon petit journal :

 

 

“À tous les sceptiques qui soupçonneront cette nuit de n’avoir jamais chantée, venez trembler dans ces hauteurs, venez-vous oublier dans les soleils couchants ; et une fois la nuit tombée, portée par le vent, vous entendrez ce que la voix de la montagne est capable de vous murmurer.”

 

 

Nous nous sommes tous séparés après le Grand Ballon et j’ai continué mon chemin sur le GR. Je suis passé chez mon oncle qui habite au Vieil Armand, village qui par chance se trouve à quelques minutes du Mémorial par où passe le GR. Mon cousin m’a bien sûr invité à manger des Flammekueche et à boire une bière. J’ai repris des forces et continué mon chemin avec des vêtements propres et moins d’ampoules au pied. Une fin d’après-midi alors que je venais d’arriver à Thann, poussé par la naïveté de la jeunesse, au lieu de m’arrêter là je fus trop ambitieux pensant que je pouvais faire 10 km supplémentaires pour terminer cette journée en beauté. Tandis que je marchais en direction du village suivant, la nuit se rapprochait alors que mon point d’arrivé restait toujours bien loin ; heureusement en chemin j’ai rencontré un couple voyageant avec leur chien et leur van. Ils avaient posé le camp au milieu de la foret et s’apprêtaient à allumer un feu pour cuisiner. Ils m’ont d’abord proposé une bière puis m’offrirent le couvert à leur table voyant que j’avais pour seul repas une conserve. On a cuisiné un plat scout sur le feu. Des patates, des lardons et du fromage dans de l’aluminium. Le tout forme une boule que l’on pose à côté du feu. S’ensuivit une nuit à discuter au bord des flammes ; la nuit efface les distances. Eux, leur petit chien qui voulait m’attaquer durant les premières minutes de notre rencontre et leur van que j’ai renommé Nicovan ; “tous me manqueront” me suis-je dit en les quittant. Effectivement je ne m’étais pas trompé…

 

 

Finalement après quelques jours supplémentaires j’atterrissais à Evette Salbert où se termina ma traversé des Vosges après 275 km de marche. À la fin je me sentais presque un peu trop bien, puisque dans les endroits les plus sauvages, je sortais le matin de la tente pour fumer ma clope dehors tout nu. J’étais bien, j’étais heureux. Je suis finalement rentré à la suite d’un appel de ma mère. Les résultats d’une récente analyse médicale indiquaient qu’elle était malade et celle-ci me voulait à ses côtés. Ce soir-là à Evette Salbert j’ai passé une triste nuit dans la tente suite à cet appel. Triste pour elle, triste de ne pas pouvoir continuer alors que ces derniers jours de bonheur dans les Vosges m’avaient convaincu d’aller parcourir son voisin plus au Sud, le Jura. Enfin … la famille reste l’aventure la plus surprenante et importante de toutes. Et l’Alsace est le lieu de ma première aventure mais non ma dernière, car je me suis promis de revenir.

Aujourd’hui je revois Alex sur Paris, avec le temps nous sommes devenus de bons amis. Nous prévoyons de repartir ensemble. D’ailleurs par coïncidence, sans nous concerter nous sommes retournés au même moment dans les Vosges l’été suivant, sur les sentiers de notre rencontre. Il restera à jamais ma plus belle rencontre là-bas, et en quelques sortes, mon professeur de la forêt.

Praesent dolor. Aliquam elit. lectus mi, elit. Aenean libero dictum in venenatis